| Chaque
jour, une femme se rendait au piquet des moules. En un endroit
précis, elle frappait sur sa natte et un épaulard
venait sur la plage lui faire l'amour.
L'époux
de cette femme la suivit un jour jusqu'au lieu de rendez vous
et vit la scène. Il lui prit ses vêtements et, ainsi
travesti, il affûta une coquille de moule dont il fit un
couteau, et entonna le chant qui appelle l'épaulard, en
frappant sur la natte de sa femme.
L'épaulard
amoureux jaillit de l'eau pour prendre sa femme, le pénis
bien dur et droit, aussi prêt que l'était l'époux,
dissimulé sous la couverture de l'épouse.
Ce
dernier empoigna son couteau fait de coquille de moule et trancha
le pénis de l'épaulard amoureux. Celui-ci s'enfuit
dans un cri.
Le
soir, l'époux cuisina le pénis de l'épaulard.
Il le fit griller sur le feu. Lorsque sa femme lui demanda ce
qu'il préparait, il répondit "quelque chose
de bien doux". Elle mordit donc à belles dents dans
le délice. Et son mari de lui dire alors: "ton mari
épaulard est bien doux, n'est ce pas ?"
Elle
se précipita dehors, le sol trembla et elle courut jusqu'à
l'eau dans laquelle elle plongea.
Et
l'époux sut qu'il était marié à une
femme épaulard née de chair humaine. Il vit son
corps se figer en un récif lorsqu'il toucha l'eau. Ce corps,
ce récif, s'appelle aujourd'hui la Femme. Haïda.
MEDITATION
SUR LA FEMME EPAULARD
Les animaux sont "pénétrés" par
les humains de bien des façons: rêves, visions, drogues,
herbes, l'extase de la transe et de la danse, jusqu'à l'art
où les mains humaines font vivre l'esprit de l'animal.
La culture blanche considère souvent ces aptitudes comme
des dons du ciel. Si on les entend au sens chamanique du terme,
on peut les apprendre, à condition que celui qui porte
ce talent soit d'abord né à la condition de l'apprentissage.
L'artiste est un "génie-né".
Manger
un animal, devenir avec lui une seule chair, c'est connaître
son essence. Le chasseur des plaines dévore le cur
du bison pour s'imprégner de son pouvoir et de sa sagesse.
Le cannibalisme était également une sorte de transmission
de pouvoir car le cannibalisme entre dans la nature essentielle
de son ennemi, l'honneur de celui-ci.
Entrer dans un animal, c'est aussi le pénétrer par
l'acte sexuel. Les deux cultures, tant blanche qu'indienne, utilisent
ce passage vers le monde créatif. Le tipi est ensemble
vagin et pénis. Sa forme et sa signification le prouvent
bien: yin-yang, cône et cercle, mère et père,
énergies d'ouverture et de poussée.
Dans cette histoire, la jalousie de l'homme est implicite. Il
participe au rituel de la femme et s'identifie à elle jusqu'à
ce qu'il prive l'épaulard de ses attributs. Tout s'interpénètre.
Si le ton du récit est masculin, il propose une imbrication
des sentiments féminin et masculin, des forces de vie humaine
et animale.
Mais le trait le plus beau, et la plus mystérieux aussi,
est cette identification de la femme Haïda à la femme
épaulard. Elle ressemble à un être humain,
elle agit comme tel; cependant, son coeur fait partie d'une autre
race. Quant à la chute de l'histoire, elle est d'une grande
simplicité. La femme au pouvoir transcendant retourne à
l'eau, à la mère, aux origines. Loin de toute tricherie.
Elle communie à la nature; elle est la nature. Et
si un humain vient à poser le pied sur le récif
appelé Femme, l'Indien Haïda est persuadé qu'il
vacille car les êtres surnaturels ne veulent pas que les
êtres humains les foulent au pied.
 |