Avec l'aimable autorisation des Editions de La Table Ronde
Texte intégral extrait du livre Bestiaire des Indiens d'Amérique, de Gérald Hausman.
© Editions de LA TABLE RONDE, 1996

Chaque jour, une femme se rendait au piquet des moules. En un endroit précis, elle frappait sur sa natte et un épaulard venait sur la plage lui faire l'amour.

L'époux de cette femme la suivit un jour jusqu'au lieu de rendez vous et vit la scène. Il lui prit ses vêtements et, ainsi travesti, il affûta une coquille de moule dont il fit un couteau, et entonna le chant qui appelle l'épaulard, en frappant sur la natte de sa femme.

L'épaulard amoureux jaillit de l'eau pour prendre sa femme, le pénis bien dur et droit, aussi prêt que l'était l'époux, dissimulé sous la couverture de l'épouse.

Ce dernier empoigna son couteau fait de coquille de moule et trancha le pénis de l'épaulard amoureux. Celui-ci s'enfuit dans un cri.

Le soir, l'époux cuisina le pénis de l'épaulard. Il le fit griller sur le feu. Lorsque sa femme lui demanda ce qu'il préparait, il répondit "quelque chose de bien doux". Elle mordit donc à belles dents dans le délice. Et son mari de lui dire alors: "ton mari épaulard est bien doux, n'est ce pas ?"

Elle se précipita dehors, le sol trembla et elle courut jusqu'à l'eau dans laquelle elle plongea.

Et l'époux sut qu'il était marié à une femme épaulard née de chair humaine. Il vit son corps se figer en un récif lorsqu'il toucha l'eau. Ce corps, ce récif, s'appelle aujourd'hui la Femme. Haïda.

MEDITATION SUR LA FEMME EPAULARD
Les animaux sont "pénétrés" par les humains de bien des façons: rêves, visions, drogues, herbes, l'extase de la transe et de la danse, jusqu'à l'art où les mains humaines font vivre l'esprit de l'animal. La culture blanche considère souvent ces aptitudes comme des dons du ciel. Si on les entend au sens chamanique du terme, on peut les apprendre, à condition que celui qui porte ce talent soit d'abord né à la condition de l'apprentissage. L'artiste est un "génie-né".
Manger un animal, devenir avec lui une seule chair, c'est connaître son essence. Le chasseur des plaines dévore le cœur du bison pour s'imprégner de son pouvoir et de sa sagesse. Le cannibalisme était également une sorte de transmission de pouvoir car le cannibalisme entre dans la nature essentielle de son ennemi, l'honneur de celui-ci.
Entrer dans un animal, c'est aussi le pénétrer par l'acte sexuel. Les deux cultures, tant blanche qu'indienne, utilisent ce passage vers le monde créatif. Le tipi est ensemble vagin et pénis. Sa forme et sa signification le prouvent bien: yin-yang, cône et cercle, mère et père, énergies d'ouverture et de poussée.
Dans cette histoire, la jalousie de l'homme est implicite. Il participe au rituel de la femme et s'identifie à elle jusqu'à ce qu'il prive l'épaulard de ses attributs. Tout s'interpénètre. Si le ton du récit est masculin, il propose une imbrication des sentiments féminin et masculin, des forces de vie humaine et animale.
Mais le trait le plus beau, et la plus mystérieux aussi, est cette identification de la femme Haïda à la femme épaulard. Elle ressemble à un être humain, elle agit comme tel; cependant, son coeur fait partie d'une autre race. Quant à la chute de l'histoire, elle est d'une grande simplicité. La femme au pouvoir transcendant retourne à l'eau, à la mère, aux origines. Loin de toute tricherie. Elle communie à la nature; elle est la nature. Et si un humain vient à poser le pied sur le récif appelé Femme, l'Indien Haïda est persuadé qu'il vacille car les êtres surnaturels ne veulent pas que les êtres humains les foulent au pied.