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En étudiant l'apprentissage des techniques de chasse chez les orques, Christophe Guinet, chercheur au Centre d'études biologiques de Chizé et spécialiste de cette espèce de delphinidés, a mis en relief la part culturelle de leurs comportements

Par Anh-Gaëlle Truong _ Photos (prochainement) Christophe Guinet.


Iles Crozet. Des éléphants de mer se prélassent les Crozet. Des éléphants de mer se prélassent sur la plage. Parmi eux, un jeune spécimen s’apprête à glisser dans l'océan. Mais trois tonnes noires et blanches viennent alors s'échouer sur la plage. Deux rangées de dents coniques et hautes comme un pouce viennent se refermer sur le jeune éléphant de mer. Une fois sa proie happée, Orcinus , l'orque, retourne à l'océan.

Cette technique, dite «d'échouage volontaire» n'est qu'un exemple parmi les multiples stratégies de prédation développées par les orques. Ces dernières savent aussi créer des vagues artificielles pour balayer les éléphants de mer réfugiés sur des blocs de glace. Elles peuvent basculer ces blocs pour faire glisser leurs proies. Elles concentrent les bancs de harengs pour les assommer à coups de nageoire caudale. Elles s'attaquent même aux baleines, en s'agrippant aux nageoires pectorales, arrachant des lambeaux de chair ou les percutant à coups de rostre. «En Australie au début du siècle, elles ont partagé leurs efforts de chasse avec les baleiniers pendant plus de trente ans», raconte Christophe Guinet. Se manifestant auprès des baleiniers, elles leurs indiquaient la proie et les aidaient ensuite en tirant sur les harpons et en se posant sur l'évent ­ les narines ­ pour gêner la respiration des baleines. Au terme de la chasse, le partage était toujours le même : la langue pour les orques, le reste pour les baleiniers.

Orcinus signifie «par qui vient la mort» et de telles démonstrations d’efficacité leur ont valu d’être également surnommées «baleines tueuses». «Mais, précise Christophe Guinet, peu d’attaques d’orques contre les hommes, deux à ma connaissance, ont été recensées. Si certaines histoires circulent, elles ne sont pas fondées. Le seul accident mortel attesté s’est passé en captivité : une dresseuse s’est noyée après avoir été emmenée, par jeu, au fond de l’eau.»

La multiplicité de leurs techniques de chasse et, plus largement, de leurs comportements, pose la question, non de l’intelligence que Christophe Guinet «trouve trop difficile à définir et à circonscrire», mais d’une forme de culture ou proto-culture chez les orques. Or, le chercheur atteste l’existence de «comportements culturels acquis par l’apprentissage et l’imitation». C’est en observant sur plusieurs années la manière dont les jeunes orques apprennent à s’échouer sur les plages de l’archipel de Crozet qu’il a mis en évidence la volonté de transmission du savoir-faire des orques à leur descendance ainsi que des comportements d’imitation de la part des jeunes. «Il faut plusieurs années d’exercice à l’orque pour acquérir suffisamment de maîtrise et attraper sa première proie.» Le risque majeur étant de rester échoué sur la plage. De fait, dès leur plus jeune âge, les jeunes sont accompagnées par leur mère mais aussi de façon plus inattendue par la femelle la plus expérimentée du groupe pour s’essayer à l’échouage. Elle devra apprendre à retourner dans l’eau en s’appuyant sur la nageoire caudale, dans un mouvement proche de la reptation. Si elle reste bloquée, elle sera poussée vers l’eau par son guide. Seuls certains groupes d’orques maîtrisent cette technique qu’ils se transmettent de générations en générations jusqu’à constituer une sorte de tradition. L’«échouage volontaire» fut également observé en Argentine à Punta Norte. Un second phénomène atteste la part culturelle de certains de leurs comportements. En effet, les orques disposent d’une forme de «langage», «plutôt un répertoire », précise Christophe Guinet, formé d’une dizaine de cris tous produits de la même manière par le groupe, mais qui diffèrent d’un groupe à l’autre. Les jeunes orques apprennent ce répertoire au contact de leur mère «et des phénomènes d’imitation de cris ont été constatés en captivité entre des individus issus de groupes différents». En outre, les scientifiques ont récemment apporté un nouvel éclairage sur les fonctions de ces dialectes. Les groupes partageant des cris en commun forment des clans acoustiques, dont l’ensemble forme une population. Les recherches menées récemment ont montré que les femelles choisissaient de s’accoupler avec les mâles ayant le moins de cris en commun (c’est-à-dire les dialectes les plus éloignés). Menant en parallèle des analyses génétiques, les scientifiques se sont aperçus que plus le langage était différent, plus la distance généalogique entre les lignées était grande. «Une des fonctions de ces dialectes serait d’apprécier les différences génétiques et donc d’éviter la consanguinité.»
Sans être encore en danger, la population d’orques a cependant beaucoup diminué ces dernières années. A Crozet, on ne compte aujourd’hui plus qu’une soixantaine d’individus et la tendance est observée dans la plupart des océans. «Les causes sont multiples. Cette diminution peut d’abord être imputée à la raréfaction de leurs proies comme les éléphants de mer et les baleines.» En effet, les premiers subissent des mouvements cycliques océano-climatiques naturels et les secondes ont été victimes de la chasse. De plus, à Crozet, les orques venant se servir directement lors de la remontée des lignes, «il est fort probable que certaines aient été abattues par des braconniers». «La diminution est également due à la concurrence que les orques entretiennent avec l’espèce humaine», ajoute-t-il. En Norvège, les orques sont en compétition avec les hommes pour la chasse au hareng, à Gibraltar pour le thon rouge, en Colombie britannique et en Alaska pour le saumon. Intervient également la pollution qui affecte particulièrement les orques du Pacifique Nord. Cadmium et mercure les atteignent d’autant plus qu’elles sont au sommet de la chaîne alimentaire. Et, souligne Christophe Guinet : «Les organochlorés pourraient être responsables de leur faible taux de reproduction et de leur forte mortalité.» n


Les recherches sur les orques s’inscrivent dans le programme Ecologie des oiseaux et mammifères marins mené par le groupe de recherche Prédateurs marins du Centre d’études biologiques de Chizé. L’équipe est composée de 5 chercheurs du CNRS auxquels s’ajoutent une technicienne, une quinzaine d’étudiants et 5 volontaires civils en charge du dénombrement. Une part importante des recherches menées sur les orques consiste en un suivi des individus. Pour ce faire, les chercheurs dressent une carte d’identité de chacun d’entre eux basée sur des photographies d’ailerons. En effet, les orques sont particulièrement difficiles à différencier et seules les marques et les blessures présentes sur leurs ailerons dorsaux permettent de les reconnaître.