

VOUS ETES UN DES PLUS
GRANDS SPECIALISTES DES ORQUES DANS LE MONDE. COMMENT ARRIVE T-ON A
UN TEL NIVEAU ?. COMMENT ARRIVEZ VOUS A ORGANISER TANT DE CHOSES; UN
DOCUMENTAIRE, UN SYMPOSIUM, REDACTION D'ARTICLES…?.
Je voudrais tout d'abord rectifier certaines choses; je ne suis pas
un des plus grands spécialistes sur les orques. Certes, je travail
sur les orques mais il y a des spécialistes qui travaillent plus
que moi sur ce sujet. Au niveau français, c'est vrai, mais c'est
lié au fait que très peu de personnes travaillent sur
ces animaux. Le gros du travail, comme l'a démontré le
symposium, se fait au Canada et en alaska. Leurs données sont
très précises, bien plus que celles fournies sur Crozet.
Ce n'est pas un travail qui se fait seul. Concernant les orques, j'ai
été mis en avant, car c'est un travail effectué
dans le cadre de ma thèse, sous la direction de Pierre Jouventin,
dans le laboratoire où je travaille aujourd'hui (CEBC-CNRS).
C'était donc un travail personnel. Dans ce cadre précis,
et parce que j'allais sur le terrain, ce documentaire s'est réalisé(référence
au documentaire "orques, prédateurs des mers" et édité
par National Geographic). On observait sur place des choses exceptionnelles,
qui ont intéressé une équipe du National Geographic
qui avait décidé de faire un reportage sur les orques.
Crozet a donné une nouvelle dimension à leur plan initial.
SELON VOUS, DEVANT L'
ABSENCE DE DIPLOME OFFICIEL, QUEL EST LE MEILLEUR CURSUS POUR DEVENIR
CETOLOGUE.
Sincèrement, je n'aime pas le terme "devenir cétologue".
On est avant tout des écologistes marins ou comportementalistes
qui travaillons sur des modèles d'étude que sont les mammifères
marins. En fait, je pense que la cétologie a énormément
souffert d'une chose; son isolement. Les gens se sont ou ont été
un peu mis à l'écart, en ne travaillant que sur des mammifères
marins ou des cétacés. Il y a aussi toute une dimension
qui sort du cadre purement scientifique (dimension affective), qui a
peut être nuis a cette discipline. Nuire, en terme simple; quand
on travaille sur des mammifères marins et cétacés,
on ne passe pas pour quelqu'un de très sérieux. Cela est
lié a 2 choses; l'image que la communauté scientifique
a des gens qui travaillent sur les mammifères marins, et d'autre
part lié au comportement des gens qui travaillent sur ces animaux,
sans faire attention à ce qui se passe dans d'autres domaines
de l'écologie animale. Je ne suis donc pas favorable à
des études de cétologie mais plutôt favorable à
l'apprentissage de méthodes de travail et des problématiques
de recherche, qui seraient appliquées ensuite à la cétologie.
Il n'y a pas d'études spécifiques pour faire un travail
de cétologue. On se forme dans des domaines qui nous intéressent,
pour lesquels on se sent attiré. Prenons, par exemple, le cas
de personnes qui s'intéressent à la génétique,
pour étudier les systèmes de reproduction. Les méthodes
qu'elles vont apprendre à utiliser s'appliquent aussi bien sur
des mammifères terrestres, des oiseaux ou des mammifères
marins. Par contre, ces personnes vont, elles, appliquer cette méthode
aux cétacés. De la même façon, on travaille
énormément sur l'écologie en mer. Ces méthodes
d'études existent dans d'autres domaines. Il suffit simplement
de les appliquer à des cétacés et de comparer les
résultats obtenus sur les cétacés avec ce qui existe
dans d'autres domaines . Je suis plutôt en faveur d'un décloisonnement
et d'une meilleure approche de ce domaine. Quand les gens me disent
"je veux travailler sur les cétacés", je leur
demande ce qu'ils veulent faire sur les cétacés, ce qui
les intéresse plus particulièrement. Je leur conseille
alors de se former à ces techniques d'études et de les
appliquer aux modèles d'étude que sont les mammifères
marins. On ne part pas sur l'idée de travailler sur les cétacés,
sans savoir vraiment ce que l'on veut étudier sur eux.
POUR BEAUCOUP DE GENS, C' EST QUELQUE
CHOSE DE VAGUE, PEUT ETRE PLUS DE L' ORDRE DU REVE, DU FANTASME!
Exactement.
SOUVENT NOUS DISONS AUX
GENS QUI VEULENT FAIRE CE METIER, D'AVOIR D'ABORD DE BONNES BASES EN
BIOLOGIE OU EN GENETIQUE, QUI LEUR PERMETTRA PLUS TARD, SI C'EST LEUR
VOIE, DE L'UTILISER DANS UN DOMAINE PARTICULIER QU'EST LA CETOLOGIE.
Oui, Il faut vraiment décloisonner le monde de la cétologie
et regarder, apprendre, ce qui se fait dans d'autres domaines et l'appliquer
à celui des mammifères marins. Par contre ne pas dire
que les mammifères marins ne sont pas passionnants. Au contraire,
ils sont vraiment passionnants à étudier.
MAIS IL FAUT VOIR ET
S' INTERESSER A AUTRE CHOSE POUR REUSSIR !
Voilà, c'est exactement cela, pour que, dans un deuxième
temps, ces méthodes soient appliquées à des programmes
d'études sur les orques.
VOUS VOUS INTERESSEZ
SURTOUT AUX ORQUES. C'EST UN HASARD, UNE PASSION, OPPORTUNITE?…
Au niveau des orques… en fait je vous dirais que tout ce que j'ai
dit avant, c'est tout ce que je n'ai pas fait, donc… (rires).
Au départ, c'était une passion. J'avais lu des livres,
on parlais des orques. C'était le tout début. On essayait
de savoir comment ça fonctionnait… J'étais au collège,
puis au lycée agricole. Une professeur de biologie nous avait
demandé un exposé sur une espèce animale; j'ai
choisi l'orque. J'ai fait des recherches puis cela a été
un ensemble de circonstances. Par la suite, j'ai pu faire un stage au
Canada. Je me suis arrangé pour trouver l'argent (j'ai eu des
bourses du Rotary Club de Dijon, bourse de l'Aventure et un prêt
étudiant). J'ai pu convaincre Michael BIGG qui étudiait
les orques en Colombie Britannique, d'accepter d'encadrer ce stage dans
le cadre de mes études d'ingénieur. C'est de là
que tout est parti. J'en profite pour dire que, quand j'ai voulu partir
(je faisais un diplôme d'ingénieur des travaux agricoles)
mon directeur d'école a été assez compréhensif
dans cette démarche complètement atypique. Il m'a simplement
demandé, en cas d'échec, de refaire ma dernière
année d'études. Une autre exigence de sa part était
d'avoir un correspondant français ou un interlocuteur, le Canada
étant géographiquement très éloigné.
Je pensais avoir fait le plus dur en ayant rassemblé les moyens
financiers et en ayant tout organisé avec l'aide de Michael BIGG.
C'est en fait là où j'ai rencontré le plus de problèmes.
Il a été très difficile de trouver quelqu'un qui
accepte d'être mon correspondant en France. La seule qui a accepté
de le faire, et pour cela je lui en serai toujours reconnaissant, c'est
Anne COLLET. Ce projet a failli échouer car tous les gens (un
peu institutionnels) que j'avais contacté, ne m'avaient pas pris
au sérieux.
IL FAUT DIRE QU'A CETTE
EPOQUE, LES GENS QUI S' INTERESSAIENT AUX ORQUES PASSAIENT UN PEU POUR
DES MARGINAUX !
Totalement, je garde d'ailleurs un très mauvais souvenir de cette
époque, où j'ai été tourné en dérision
en public…
CARREMENT!!!
Ah oui !!! C'est le passé c'est vrai, mais la dernière
étape a été dure à franchir… Par rapport
à ce vécu, et parce que j'ai aujourd'hui un poste permanent,
je suis heureux quand je peux aider des jeunes motivés à
faire un travail sérieux sur des mammifères marins, je
trouve ça super…
LE 4eme SYMPOSIUM VIEN
DE SE TERMINER. COMBIEN DE TEMPS VOUS A T-IL FALLU POUR L' ORGANISER?
Ce sont des choses qui se prévoient longtemps à l'avance.
Il y a 2 ans, nous avons décidé de l'organiser. On a fait
les premières annonces 6 mois plus tard, car avant de commencer,
il fallait prendre contact avec les personnes concernées. On
a fait un tour d'horizon pour savoir si elles étaient intéressées
et, si oui, si elles comptaient y participer. Ensuite il y a toute la
démarche financière auprès de collectivités.
On a été très aidé par le programme Science
de la région Poitou-Charente, qui nous a donné une subvention
importante. On a été soutenu par le Conseil Général
des Deux Sèvres, qui nous apporte son soutient depuis plusieurs
années, et le Marineland d'Antibes qui a donné une subvention
assez importante, mais dans l'objectif de pouvoir aider des chercheurs
étrangers qui n'auraient pas eu les moyens financier de venir
en France pour le symposium (notamment des chercheurs russes travaillant
en Kamtchatka).
UN SYMPOSIUM TOUS LES
10 ANS, UNE BONNE MOYENNE?
Lorsqu'on travaille sur une seule espèce, les rencontres ne peuvent
pas être trop fréquentes, car il n'y a pas énormément
de personnes qui travaillent sur les orques. Donc, ce que l'on apprend
de nouveau n'évolue qu'assez lentement finalement. Une fréquence
trop élevée ne serait pas intéressante, car on
aurait l'impression de se répéter. Il ne faudrait pas
aller au delà de 10 ans, mais 6 ou 7 ans semble être une
bonne moyenne. Le symposium a réuni de nombreuses personnes qui
ont pu, du fait de l'organisation, échanger et évoluer
ensemble durant une semaine. C'est donc un endroit privilégié
pour pouvoir prendre des contacts, mettre en place des collaboration,
de stimuler les idées. Des groupes de travail se sont mis en
place pour les recherches à venir.
80 PARTICIPANTS. VOUS
DEVEZ ETRE TRES SATISFAIT !
Totalement. Nous avions fixé un maximum de 100 personnes car
au delà, l'organisation devenait trop lourde. 80 participants,
c'est une très bonne chose. Nous avons rassemblé les personnes
qui travaillent sur toutes les études en cours dans le monde.
Il y a eu 21 pays représentés. Il y a eu des pays ou zones
d'études dont nous n'avions jamais entendu parler auparavant
(du point de vue recherche sur les orques) notamment le Kamtchatka,
Brésil, Nouvelle Guinée ou le détroit de Gibraltar.
Nous sommes très contents.
CELA CHANGE DES REGIONS
CANADIENNES…
Il ne faut pas voir cela comme une suprématie, car tout est parti
de là-bas. Ce qui est intéressant, c'est que dans d'autres
régions, on finit par avoir une meilleure compréhension
du système. Un travail qui a été fait en Colombie
britannique ou en Alaska, a biaisé un peu notre perception des
choses en l'orientant vers les spécialistes telles que résidents
ou transients… En fait, en travaillant dans d'autres régions
du monde, il peut y avoir des populations totalement spécialistes
vivant en sympatrie, comme au Canada (on s'est rendu compte qu'il y
a 3 formes qui y vivent en sympatrie; les off shore, les résidents
et les transients), alors que dans d'autres régions où
la distribution des proies et de leur abondance est telle que les orques
ne peuvent pas se spécialiser sur un seul type de proie, et elles
sont alors "généralistes". Elles peuvent consommer
une gamme étendue de proies: poissons, oiseaux marins, pinnipèdes,
cétacés…Cela est très intéressant
d'un point de vue évolutif, car on peut se demander si les populations
spécialistes ont évolué à partir des populations
généralistes, et si les comportements acoustiques observés
chez les spécialistes (qu'ils soient chasseurs de mammifères
marins ou chasseurs de poison) existent déjà chez des
généralistes. Après, contenu de leur spécialisation,
par exemple pour la chasse de mammifères marins, ils vont abandonner
une partie de ce comportement acoustique pour être totalement
efficace dans cette technique de chasse.
LE SYMPOSIUM S' EST DEROULE
A CHIZE. POURQUOI N' AVOIR PAS PLUTOT CHOISI UNE GRANDE VILLE.
Le symposium s'est déroulé dans une unité du CNRS,
au Centre d'Etudes Biologique de Chizé (BEBC). Pourquoi Chizé?!
En fait, c'est une collaboration avec des chercheurs australiens et
norvégiens. Comme le dernier symposium s'était déroulé
au Canada, on a tous pensé qu'on devait organiser celui ci en
Norvège ou en France. Le problème du coût s'est
vite posé en Norvège et la France a donc été
choisie ce symposium. Certes, le centre est un peu éloigné,
mais le laboratoire offre une salle de conférence, des salles
de réunion, des capacités d'hébergement et un restaurant.
Cela permettait donc aux chercheurs de passer réellement une
semaine ensemble, d'échanger des informations en dehors des exposés.
Cela avait donc un énorme avantage, par rapport à un symposium
classique, où chacun se retrouve dans son hôtel le soir
puis se retrouve en petit groupe. Là, on a vécu réellement
une semaine ensemble.
CELA A AINSI PERMIS DE
PROPOSER UN PRIX SI INTERESSANT...
Bien sûr, 150 euros qui couvraient les frais d'hébergement
et de nourriture.
QUEL EST LE PREMIER BILAN
QUE L'ON PEUT TIRER DU SYMPOSIUM ?
Par rapport à ce que les gens ont pu m'en dire, c'est un grand
succès, tant au niveau de la quantité que de la qualité
des présentations, des communications scientifiques. Il y a eu
des présentations naturalistes, où a été
décrite l'écologie de cette espèce dans un contexte
environnemental donné, des analyses de résultats scientifiques,
comme tout ce qui concerne la démographie, mais aussi des présentations
sur l'organisation sociale, qui nous ont fait prendre conscience que
les choses n'étaient pas aussi simples que ce que l'on avait
pu imaginer 10 ans auparavant. Il y a eu des présentations concernant
la conservation, avec notamment la pollution organique (avec certaines
populations très contaminées) et l'importance du whale
watching (notamment dans l'Etat de Washington).
PAR RAPPORT AUX ILES
CROZET, COMBIEN DE TEMPS VOUS FAUT IL POUR ORGANISER UNE EXPEDITION
OU UNE ETUDE?
Une année d'étude se découpe en plusieurs partie.
Il y a 3 ou 4 mois de terrain, et le reste du temps se situe au laboratoire.
Bien avant que la mission soit mise en place, il y a un travail de réflexion.
A partir de cela, on peut décider du type d'équipement,
de son utilisation, sa mise en œuvre… Il y a donc une longue
préparation logistique qui nécessite 2 à 3 mois,
et qui se fait au moins 6 mois avant d'être sur le terrain (car
il faut ensuite prendre le temps d'envoyer tout ce matériel sur
le terrain). Ensuite vient le travail de terrain réel; travail
très intensif, pendant 2 à 4 mois selon les missions.
Puis retour au laboratoire pour un travail d'exploitation. Il y a toujours
quelque chose de nouveau à faire. Il faut alors compter 8 mois
pour l'exploitation et l'analyse de ces résultats. Ensuite, c'est
un travail de valorisation scientifique des résultats qui se
présente, c'est à dire la rédaction d'articles
et publications de ces articles…
EN GENERAL POUR UN PROJET
TEL QUE LES ORQUES DE CROZET, COMBIEN DE PERSONNES TRAVAILLENT SUR LE
PROJET?
Pour le projet orques, on partait seul et on avait l'aide des gens sur
place. Maintenant, on a au minimum des équipes de 3 ou 4 personnes.
Les gens partent sur le terrain, de façon isolée, et doivent
être autonomes durant des périodes de 3 ou 4 mois. Quand
on dit autonome, cela signifie que tous les vivres doivent être
livrés sur place et que les chercheurs travaillent dans un environnement
très isolé. A Amsterdam où la colonie d'étude
(otaries) est à proximité de la base. Pour Kerguelen ou
Crozet c'est impossible du fait du temps de marche entre le point d'étude
et la base. Il faut compter 7 heures de marche à Crozet et 2
jours à Kerguelen.
L' ARMEE VOUS OFFRE T-ELLE
UN SOUTIEN LOGISTIQUE?
Non, le soutien logistique vient de l'Institut Polaire, l'institut Paul
Emile Victor. Sans eux, rien ne pourrait se faire. Nous définissons
nos besoins et ils organisent toute la partie logistique, c'est à
dire cabanes, chauffage, nourriture…(pas le matériel scientifique).
Cela est un énorme poids en moins sur nos épaules.
LES ORQUES SONT ELLES
EN DANGER AUJOURD'HUI ? (VOUS AVEZ DEJA REPONDU A LA QUESTION!)
Cela évolue d'une population à l'autre. Certaines sont
en danger, pour des raisons différentes. Par exemple, la communauté
résidente Sud est menacée par la pollution et le dérangement.
A Crozet (moitié moins d'effectifs en 10 ans), c'est une combinaison
de plusieurs facteurs tels que raréfaction de leur ressource
alimentaire (baleines à cause de la chasse dans les années
70, raréfaction des éléphants de mer suite à
des changements environnementaux et niveau de prédation de la
part des orques…). Les ressources traditionnelles des orques à
Crozet ont très fortement diminué ou disparu. Elles ont
du se rabattre sur d'autres sources alimentaires. On a remarqué
qu'au niveau démographique, les taux de natalité étaient
excessivement faibles. A cela s'ajoute, depuis une dizaine d'année,
un nouveau phénomène dramatique qui est la pêche
industrielle de légine (morue antarctique). Or les orques prélèvent
ces légines au bout des lignes quand les pêcheurs remontent
le poisson, ce qui exaspère ces derniers. On sait qu'à
Crozet, il y a une pêche officielle mais aussi de nombreux braconniers,
qui n'hésitent pas à utiliser des moyens radicaux pour
supprimer les problèmes d'interaction (c'est à dire à
se débarrasser des orques). Il n'y a pas de preuves, mais compte
tenue de la démographie très particulière de cette
population, il y a de fortes chances que cela se produise.
CONCERNANT KEIKO, QUEL
EST VOTRE AVIS ?
Je vais être très clair là dessus. On a énormément
appris de choses via ce projet de réhabilitation. Mais je crois
que le final correspond tout à fait à ce qu'on pouvait
attendre, par rapport à nos connaissances sur les orques. On
sait, pour les avoir étudié dans plusieurs localités
que l'on peut parler de culture, c'est à dire d'une transmission
par l'apprentissage des connaissances et des savoirs. Ce mode de transmission
est extrêmement efficace et extrêmement rapide (on trouve
ce système chez les primates supérieurs, chez l'homme)
et cela permet de s'adapter rapidement à de nouvelles situations.
Ceci étant, culture veut également dire aussi que ces
orques apprennent. Cette notion d'apprentissage est très importante.
Pour avoir pu le voir et le décrire à Crozet, on sait
que cet apprentissage pour la maîtrise de technique de chasse
dure plusieurs années, sous la conduite et présence d'autres
membres du groupe (mère, tantes, grands frères et sœurs…).
Or, Keiko a été capturé en Islande, à l'âge
d'un an et demi ou 2 ans. Il a été enlevé de son
groupe social, maintenu ensuite en captivité. Il a donc appris
une autre culture: il faisait un numéro et on lui donnait du
poisson. De plus ses congénères actuels sont plus souvent
des hommes que des orques. Pour ces raisons, et sincèrement,
je ne crois pas à la possibilité de totalement réhabiliter
Keiko à l'état sauvage. Je pense que la meilleure solution
pour cette orque serait de le maintenir en semi captivité, c'est
à dire le laisser dans un fjord en Norvège, de le nourrir
et de le laisser libre au contact de l'homme. Il faudra qu'il soit nourrit
car c'est totalement illusoire de croire qu'il sera réintégré
dans son groupe social. Pour en avoir discuté avec les gens qui
l'ont suivi de près, Keiko ne s'est jamais réellement
associé aux autres orques. Il les a vu pêcher mais ne s'est
pas associé à ces pêches. Il ne sait donc pas se
nourrir seul. Il a fait une traversée d'un mois environ pour
passer de l'Islande à la Norvège, mais il faut savoir
qu'une orque peut parfaitement jeûner pendant un mois, cela n'a
rien d'exceptionnel.
DONC SELON VOUS, IL NE
PEUT PAS SE NOURRIR, CONTRAIREMENT A CE QUI A ETE DIT A CE SUJET...
Non, c'est mon point de vue et cela n'engage que moi mais je pense qu'il
ne peut pas se nourrir et qu' il ne peut pas le faire seul. Ces orques
se nourrissent de hareng et ont un certain succès dans leur technique
de pêche car ils forment un groupe social très stable…
ET UNE TECHNIQUE DE CHASSE
PARTICULIEREMENT COMPLEXE...
Voilà, donc je pense qu'il faut le laisser en mer, le nourrir
et trouver une solution de semi captivité. Et pourquoi ne pas
même , pour financer tout cela, créer une sorte de tourisme
de Keiko en définissant des règles très précises,
comme on l'a vu en Norvège où les gens se précipitent
pour voir Keiko. Il faut dire que Keiko en est très heureux.
Keiko était désespéré à la fin, j'ai
pu en discuter avec les soigneurs, car on l'avait coupé de tout
contact avec l'homme. Or il recherchait désespérément
ce contact. Pour bien comprendre cela, il faut comprendre comment fonctionne
une société d'orque, un groupe social. Il faut du temps
pour apprendre, il faut être plusieurs pour organiser des chasses
dans ces zones et avoir une structure très stable.
C' EST VRAI QU' A AARLUK
NOUS N' ARRIVIONS PAS A COMPRENDRE COMMENT KEIKO POUVAIT SE NOURRIR
SEUL DANS CETTE PARTIE DU GLOBE OU LA TECHNIQUE DE CHASSE EST SI PARTICULIERE
!
Oui, d'ailleurs en lisant la presse, j'ai pensé que ma position
était fausse et que je m'étais trompé. Tous les
communiqués parlaient d'intégration dans des groupes d'orques,
que Keiko se nourrissait seul. Mais après avoir discuté
avec les gens qui ont réellement suivi Keiko de près,
je me suis rendu compte de la différence entre la manière
dont on relate les choses dans la presse et la réalité
des choses. Finalement il a bien été avec des groupes
d'orques, mais sans s'associer avec eux. Il s'est associé à
des groupes en train de chasser, sans chasser lui même…
DES PROJETS SUR LES ORQUES,
PROCHAINEMENT, MALGRE LE GROS TRAVAIL DU SYMPOSIUM ?
Oui, il y en a, surtout pour des problèmes de conservation et
de démographie. On a un programme (dans le détroit de
Gibraltar) que l'on conduit avec l'aide et le soutient de l'association
CIRCE, sur le problème des interactions avec la pêche au
thon. Ce qu'on essaye de faire, c'est de décrire les comportements
de pêche en dehors de la présence de bateau. En été
c'est donc impossible mais au printemps, on voit les orques chasser
seules à l'entrée du détroit de Gibraltar. On va
donc y retourner pour essayer de savoir quelles orques sont impliquées
et compléter notre catalogue de photo identification, et décrire
de façon acoustique quel est le comportement de ces orques. On
pense que ce comportement acoustique est dicté par 2 choses.
D'une part, par le comportement des proies, leur capacité auditive
et l'avantage que cela peut procurer aux orques qui chassent. En d'autres
termes, cela peut être efficace de produire constamment des cris
si vous avez besoin de coordonner de façon très fines
vos mouvements pour être efficace dans votre pêche. Par
contre vous cessez tout cri si la proie que vous chassez est susceptible
de modifier son comportement et de vous échapper. Or, on sait
qu'une orque peut chasser un thon s'il le surprend, si le thon n'a pas
eu le temps de modifier son comportement. Mais les thons sont des poissons
extrêmement rapides et très endurants mais il leur faut
un certain temps pour accélérer, donc on aimerait avoir
plus d'informations sur le comportement acoustique des orques en relation
avec la pêche au thon (en dehors de la présence de bateaux
de pêche). On voudrait également caractériser le
niveau de contamination de ces orques car on pense qu'elles font partie
des individus les plus contaminés au monde parce qu'elles s'attaquent
à une espèce de poisson déjà très
fortement contaminée. Il y a donc un problème génétique
des populations (pour des collègues canadiens, on fournit un
échantillon de peau pour caractériser à l'échelle
mondiale la structuration des différentes populations d'orques).
MERCI BEAUCOUP DE M'
AVOIR ACCORDE CETTE INTERVIEW.
Merci et bon courage car (rires) vous allez avoir un gros travail…
MERCI BEAUCOUP. AU REVOIR
Merci. Au revoir

Interview de Christophe
GUINET, chercheur au CNRS (CEBC),
réalisée en Octobre 2002 par Olivier HEILLETTE.
Ce texte à été
validé par l'auteur avant publication sur internet. Reproduction
interdite, même partielle, sans l'autorisation des l'auteurs.
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