CE TEXTE EST UN EXTRAIT DE L'ARTICLE PARU LE 1er Oct 2002 sur lemonde.fr et intitulé "L'orque Keiko, ex-vedette de l'écran, refuse sa nouvelle liberté "
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La presse lui doit des tirages appréciables, les touristes font le détour exprès pour lui, les enfants pleurent de ne pouvoir l'approcher, les pisciculteurs n'en veulent pas, le gouvernement le protège... Dix ans après avoir tenu la vedette de la saga hollywoodienne Sauvez Willy, Keiko, l'orque mâle, fait à nouveau sensation. Mais cette fois, réalité et fiction ne font qu'un. Et le spectacle menace de tourner à l'absurde, si ce n'est au désastre. Rendu à la vie sauvage après plus de vingt ans de captivité, au prix d'un programme de réadaptation de 20 millions de dollars (20,45 millions d'euros), le cétacé ne montre aucun désir de s'éloigner des hommes. Relâché à la mi-juillet dans les eaux d'Islande, il a, depuis quelques semaines, élu domicil! e dans le fjord de Skaalvik, sur la côte ouest de la Norvège. Et rien n'indique qu'il a l'intention d'en bouger.

ÉTRANGE DESTIN
Autant dire que sa présence, dans les eaux d'un des seuls pays au monde – avec le Japon – à continuer la chasse industrielle de ses cousines les baleines, ne passe pas inaperçue. Les enfants ne jurent plus que par lui, ralliant avec eux une grande partie de la population et des médias. Mais sa présence dans des eaux poissonneuses, où abondent les élevages de saumons, n'est pas du goût des pisciculteurs. "Nous recevons des coups de téléphone d'éleveurs qui assurent que la proximité de Keiko affole le poisson. Or, lorsqu'il est stressé sur une trop longue période, le poisson est susceptible de devenir malade", explique-t-on à la direction de la pêche norvégienne. Les scientifiques, eux, s'inquiètent des difficultés que l'énorme bête rencontrera, une fois l'hiver venu, pour trouver chaque jour les 50 à 70 kilos de poisso! ns dont elle a besoin.

Quatre ans plus tard, où en est-il ? Il a déjà beaucoup appris. La première année fut rude : mis en condition dans sa grande cage en mer, Keiko se montrait incapable de chasser, et à peine intéressé. De même ne cherchait-il pas le moins du monde à entrer en contact avec ses congénères lorsque ceux-ci s'approchaient de la cage. Depuis, Keiko a fait des progrès. Il a appris à s'habituer à l'eau froide, aux bruits de l'océan, aux tempêtes, à chasser, à reconnaître les cris et les sifflets de ses congénères. En bon élève, il a appris tout ce qu'on lui demandait. Sauf à se passer des hommes.

"Tout avait pourtant bien commencé", raconte le biologiste danois Fernando Ugarte, qui eut la charge, tout l'été durant, de suivre Keiko grâce au signal radio émis lors de ses déplacements. A la mi-juillet, après plusieurs essais infructueux, l'orque, équipée de deux dispositifs de localisation greffés à sa nageoire, est lâchée en pleine mer. Pendant quelques semaines, tout semble se dérouler... comme dans un film. "Les premiers temps, j'ai pu le suivre en bateau. Ensuite, à partir du début du mois d'août, nous l'avons perdu de vue. Nous savions seulement qu'il était très actif, et qu'il plongeait énormément, parfois jusqu'à 50 m de profondeur."

LA POLÉMIQUE ENFLE
S'est-il nourri pendant cette période ? Impossible de le certifier, les orques pouvant jeûner très longtemps. En trente jours, il parcourt en tout cas 1 400 km. " Keiko est désormais plus intéressé par l'océan et les membres de son espèce que par les êtres humains",commentait alors Hallur Hallsson. Mais le porte-parole de la société Ocean Futures chargée de l'opération avait péché par excès d'optimisme. Keiko était seul lorsqu'il réapparut aux premiers jours de septembre dans le fjord de Skaalvik, à 400 km au nord d'Oslo, attiré vers un bateau par les cris des enfants qui l'avaient reconnu.

Depuis, il y est toujours. Et la polémique enfle entre partisans et détracteurs du cétacé. L'intérêt suscité par cette vedette des mers a obligé les autorités norvégiennes à interdire de s'approcher à plus de 50 m de distance de l'animal, sous peine d'une amende, voire d'une peine de six mois de prison. Une semaine après son arrivée, une prise de sang a révélé que Keiko souffrait soit de stress, soit d'infection respiratoire : il a fallu le traiter aux antibiotiques. Et recommencer à lui fournir une cinquantaine de kilos de poissons par jour, le cétacé ayant de nouveau perdu son autonomie alimentaire au contact des êtres humains.

Entre côte et grand large, entre culture et nature, que va-t-il devenir ? "Keiko devra de toute façon être déplacé avant que le fjord de Skaalvik ne soit recouvert par la glace", précise Fernando Urgate. L'orque est placée sous la surveillance continue de deux personnes. Le gouvernement norvégien a donné son accord pour qu'on lui trouve un fjord de remplacement, à la condition que sa présence ne donne lieu à aucune exploitation commerciale. Le nouveau lieu de vie de Keiko pourrait être Tysfjord, le plus nordique des fjords de Norvège. Un petit paradis situé à 180 km au nord du cercle arctique, très poissonneux et fréquenté par plusieurs centaines d'orques. La décision devrait être prise dans les semaines à venir.

Catherine Vincent

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